• 작가명
  • 줄리아 크리스테바
  • 작품명
  • L’instant
L’instant se dilate maintenant et je coïncide avec ce que je sens, pense, fais et dis. L’avant et l’après surgissent, saisis et incorporés dans ce flash écrit comme ils le sont dans l’entrelacs amoureux. Absorbé, résorbé, le cours du temps ne devient pourtant pas un point sur une ligne horizontale fuyant vers une cible.
Maintenant n’a ni durée ni arrêt. Mon présent dilaté n’est pas non plus la droite verticale qui emportait ma colocataire de dix ans, Thérèse d’Avila, vers l’Infini Amour de son Époux Aimé, tout en majuscules. Maintenant : l’instant en expansion rassemble des univers distincts aux temps épars. Il les tient ensemble. Ne s’enfuit ni ne passe, ne capture ni ne s’efface. Immobile, fugace, singulier, perméable, changeant, persistant. À tous ces traits de l’éclatement du temps je m’intéresse. Je les désire ou les déteste. Ils constituent localement, momentanément, des espaces que j’habite (Levallois, Versailles, Fier d’Ars, Lux, Shanghai) ou des histoires qui m’attirent (Louis XV, Claude-Siméon Passemant, les labos de Théo). Brusquement apparues et recomposées, ces versions du temps tiennent ensemble dans mon maintenant. Grâce à elles, je me pose et « me voyage », je m’allège, me recrée, disparais. Je suis leur vibration, leur coprésence.
Une fiction, ce maintenant ? Certainement, puisque j’y raconte mon Astro, Claude-Siméon, la Pompadour, Stan, et Marianne avec son nouveau PDG suédois. Le temps ne s’éclipse pas, il se cumule et se maintient. Maintenant n’est pas ce hors-temps de l’inconscient, selon Freud, dans lequel, comme en rêve, la suite des événements ne refait pas l’histoire ni ne prédit l’avenir, mais révèle le désir qui veille. Il n’est pas non plus ce temps de la déprime qui, à force de désir gelé, ne passe pas, et où la parole s’étiole en silence, le corps se noie en larmes, la vie s’annule en suicide.
Ni rêve ni dépression, et pourtant je m’y connais. Des temps émergents cohabitent et se distinguent dans mon maintenant, des espaces-temps s’y croisent sans s’abolir. Dans la rencontre entre Théo, Nivi et l’horloger du Roi, nous nous accordons corps à corps, coeur à coeur, autonomes et corrélés. Par le récit que j’en tire, je ne fais pas miennes des valeurs, j’ajuste des pulsions qui m’échappent et échappent au présent. À force de désirs voyageurs, maintenant n’est pas hors temps, ne fuit pas en flèche ni ne s’absente, il vrille. De son atemporalité plurielle émerge un temps extrême : le maintenant de la fiction. La folie à bride abattue mais strictement surveillée. Tout est possible et tout s’éclipse. Plénitude du hors-je. 

Julia Kristeva, L’Horloge enchantée, Fayard, 2015, p. 86-88.